Samuel Paty, après le choc : quelles réflexions ?

dimanche 1er novembre 2020
par  SUD Education 03

Le dernier jour de classe a été marqué par l’effroyable assassinat de Samuel Paty, que nous avons bien évidemment fermement condamné. Suite à la diffusion tronquée d’une interview d’un co-secrétaire de la Fédération SUD éducation, Gérald Darmanin a mis en cause le syndicat lui reprochant de n’avoir pas dit … ce qui avait été préalablement tronqué. Le journal Libération a fait le point sur cette lamentable affaire. Nous condamnons les propos du ministre de l’intérieur, qui a accusé mardi 20 octobre sur le plateau de BFM SUD éducation « d’être responsables de cette ambiance qui permet à des individus [terroristes] de passer à l’acte ». Que nous a reproché M. Darmanin ? De refuser qu’une partie de la population française soit stigmatisée et discriminée en raison de sa religion réelle ou supposée ?

Ce drame et les réactions qui ont suivi nous ont amenés à nous réunir pour échanger (vous avez reçu l’invitation à participer à cette réunion). Nous vous proposons, ci-dessous et ici, le texte issu de notre réflexion collective et le communiqué national unitaire "Face à l’obscurantisme, faisons grandir une société unie et fraternelle", que notre syndicat et Solidaires ont signé. Vous pouvez aussi relire notre brochure Laïcité éditée en 2015 et toujours d’actualité.

Texte de SUD éducation 63/03 :

Notre collègue Samuel Paty n’avait rien fait d’exceptionnel, il avait simplement suivi les programmes de l’Education nationale qui, fort heureusement, incluent l’éducation à l’esprit critique, et son corollaire, la liberté d’expression. Samuel Paty est donc mort d’avoir simplement fait son travail, parce que des fanatiques religieux voyaient en lui l’expression de ce qu’est l’école : un lieu où l’on découvre de nouvelles choses qui parfois nous interrogent, nous heurtent et nous amènent à réfléchir, un lieu d’échange où tout le monde n’a certainement pas l’obligation d’être d’accord avec ses pairs ou l’enseignant·e, mais où chacun·e doit respecter l’opinion de l’autre. C’est aussi cela l’école publique.

Pour la laïcité

Nous comprenons pourquoi notre collègue a tenté d’introduire sa séance en douceur, indiquant à celles et ceux qui pourraient être choqué·e·s par les caricatures de Mahomet qu’ils pouvaient ne pas assister au cours ou encore fermer les yeux. C’est que dans certaines classes, on s’oblige à trouver des trésors d’ingéniosité pour ne pas « froisser », « choquer », mais quand-même aller au bout de nos programmes. On peut même s’auto-censurer pour éviter ensuite tout souci auprès de certains parents ou élèves.

Mais nous devrions pouvoir enseigner normalement sans craindre de représailles et encore moins pour notre vie. Nous devrions avoir les garanties que malgré les débats aussi houleux soient-ils, l’institution et plus largement l’État nous soutiendra. Mais même si M. Castex a récemment déclaré que "l’Éducation nationale, c’est notre bien le plus précieux", et que "l’Éducation nationale, notre majorité l’a particulièrement choyée, et nous allons continuer de le faire", on peut avoir quelques doutes. En effet, les trois dernières années sous la mandature de Blanquer ne nous ont pas franchement convaincu-e-s : gestion autoritaire, loi qui n’a de la « confiance » que son nom, pressions pour que les enseignant-e-s ne parlent pas publiquement des conditions et du sens de leur travail, répression, etc.

Nous voulons que la laïcité ne soit pas seulement un étendard que l’on brandit inutilement (ce n’est pas parce que « liberté égalité fraternité » est écrit sur le fronton des mairies que ces trois principes sont respectés par notre gouvernement) : nous voulons en pratique que la hiérarchie intervienne chaque fois que nécessaire pour rappeler aux parents ou aux élèves « choqué·e.s » que les contenus enseignés le sont en vertu d’un programme et non d’un compromis avec les parents, que l’école publique n’est pas une prestation destinée à satisfaire des clients, qu’elle ne peut pas passer sous silence tel point ou tel autre sous prétexte que cela peut heurter telle ou telle croyance.

Les réseaux sociaux

Il est désormais établi que les réseaux sociaux, et notamment le relai d’une rumeur sur une supposée séance qui n’a jamais eu lieu telle que décrite par les auteurs, ont constitué un maillon dans la chaîne des événements qui a mené à la mort de Samuel Paty.

Même si fort heureusement cela est une première, il n’en demeure pas moins que les réseaux sociaux posent des problèmes aux enseignant-e-s et aux élèves, qui seront accrus par la mise en place de cours filmés et d’enseignement en distanciel. Nous ne sommes pas pour réduire la liberté d’expression (nous sommes toujours opposés au projet de loi Avia qui risque de ressortir des cartons) mais nous demandons que l’institution intervienne systématiquement quand des personnels sont victimes de menaces ou de propos haineux ou mis en danger par la diffusion de leurs nom et adresse.

Que faire à la rentrée ?

Après avoir annoncé un « cadrage national strict » qui laissait entrevoir la mise en place d’une séance en tous points décidée par le ministère, Jean-Michel Blanquer avait octroyé 2h de concertation pour que les équipes pédagogiques organisent l’hommage à Samuel Paty .

Depuis, un nouvel attentat a eu lieu, et le plan Vigipirate a été élevé à son maximum. Blanquer a annulé au détour d’un message aux personnels le temps de concertation prévu le lundi 2 novembre. La rentrée devait être un moment d’échange entre collègues puis avec les élèves. Ainsi, le ministre refuse ce temps de concertation aux personnels durement touchés par l’assassinat de notre collègue. Alors qu’il devait à l’origine occuper toute la matinée, l’hommage à Samuel Paty sera restreint sur décision ministérielle à la seule tenue d’une minute de silence. C’est plus que dommageable et absolument pas adapté à la situation. Alors qu’il est primordial de réaffirmer l’existence d’une communauté éducative et de ses valeurs partagées qui viennent d’être directement attaquées il y a deux semaines, chacun est renvoyé à sa responsabilité personnelle (comme d’habitude avec ce ministère), à ses facilités ou non, alors que nous sommes encore sous le choc, à expliquer, commenter, partager. S’attaquer à un enseignant, c’est s’attaquer à l’école qui est un lieu de construction d’un savoir critique, de rencontre de l’autre, de la formation de futur-e-s adultes libres et éclairé-e-s. Au delà de la journée de rentrée, donnons nous les moyens de mener une réflexion sur les questions de laïcité et de lutte tant contre le fanatisme islamiste que contre la stigmatisation des musulmans ou supposés tels.

Une réponse collective, la plus large possible, et sur un temps long, nous semble nécessaire.

La crise sanitaire ne doit pas servir de prétexte à occulter la gravité de l’événement.

Contre les stigmatisations et le racisme

Nous refusons que des personnes soient stigmatisées comme c’est le cas actuellement par une certaine presse et le gouvernement au prétexte qu’elles se réclament de l’islam. Chaque personne doit pouvoir librement pratiquer une religion ou affirmer son athéisme sans être inquiétée. Mais si nous respectons les croyant-e-s en tant que personnes, nous ne défendons aucune religion, car nous considérons qu’elles comportent toutes une dimension d’oppression, en particulier envers les femmes. Ainsi, nous ne voulons pas rentrer dans le débat sur le terme « islamophobie », et entendons continuer de combattre le racisme et l’exclusion sous toutes leurs formes.

La laïcité est pour nous une condition nécessaire pour espérer réduire les inégalités, les discriminations et la violence qu’elles entraînent, même si nous pensons qu’elle n’est hélas, pas suffisante. La faire vivre en classe, par le dialogue, l’ouverture à l’altérité et le tissage commun et quotidien de nos idées, c’est notre métier. Il n’est pas héroïque, mais il est juste et nécessaire.