CAPD du 13 février : Déclaration liminaire lue devant la DASEN et les IEN présents.

Déclaration liminaire lue devant la DASEN et les IEN présents.
vendredi 14 février 2020
par  SUD Education 03

Comment la pensée néolibérale envahit sournoisement l’Education Nationale.

Suivant cette idéologie, la CAPD est une instance désormais vidée du peu de substance qu’elle contenait. Elle ne traite plus du mouvement et bientôt plus des promotions.

Dehors la défense collective des droits ! Bonjour la défense individuelle de l’auto-entrepreneur⋅ses de sa carrière !

Déclaration liminaire CAPD 13-02

La pensée théorisée par des économistes de l’école néolibérale dans le courant du XXième siècle se fixe pour objectif d’établir une société d’individus mus par la seule concurrence les uns contre les autres, dans une compétition permanente où toutes relations et structures humaines seraient régies par la seule loi du marché.
Les individus deviendraient des auto-entrepreneurs de leurs existences, dans une société où la seule relation sociale qui vaudrait serait celle de la valeur ajoutée dans un contexte permanent d’offres et de demandes
Aussi, pour que cette concurrence de tous contre tous, s’organise dans le monde du travail, il faut que le travailleur soit interchangeable - toujours - avec un autre travailleur plus productif ou plus docile. Pour que cette interchangeabilité permanente s’opère, il faut que le travail en lui même change de nature et soit interchangeable entre les individus. Pour ce faire, il doit être réduit à une tâche exécutée, imposée, vidée de tout sens et de tout savoir faire propre au travailleur qui l’effectue. Une tâche interchangeable, sans aucune valeur propre, que n’importe qui peut opérer à n’importe quel moment, en n’importe quel lieu.
Et pour que le travail devienne ainsi, il faut changer le mode de gouvernance. Ainsi apparaît le manager gestionnaire, clé de voute et pure invention issue de la pensée néolibérale. Le manager gestionnaire c’est celui qui doit imposer vivement cette organisation où seule la concurrence permanente prévaut sur tout, y compris dans les secteurs non marchand (comme les hôpitaux par exemple).
Le gestionnaire a pour tâche de déposséder le travailleur de ses initiatives, de ses outils, de sa réflexion. Il doit en faire un exécutant, transformer un travail fait d’initiatives, en travail fait d’obéissance. Obéir aux injonctions rend le travail interchangeable.
Pour cela le manager gestionnaire déstabilise les façons de travailler en permanence. Face à lui, le travailleur chevronné ne peut plus faire valoir son expérience, et les repères changeant constamment, les seuls auxquels il peut se raccrocher demeurent les ordres et les inflexions imposées par le manager gestionnaire.
Dans l’Éducation Nationale, cette gestion managériale néolibérale s’insinue peu à peu dans l’organisation du travail des enseignant⋅es :

1) Prenons les évaluations nationales au CP CE1 :

L’outil support écrit ? Imposé. Le mode de passation ? Imposé ! Dans la phase orale individuelle de lecture CP, même la phrase que l’enseignant doit prononcer à son élève est imposée, calibrée au mot près. Avec cet ordre « dites à l’élève ». Plus d’initiative, plus de réflexion, de l’exécution pure et dure.
L’enseignant, prolétarisé est dépossédé de son outils de travail, du support écrit, à sa propre liberté pédagogique.
La correction ? inexistante ! Le regard réflexif de l’enseignant disparaît. Il suffit de remplir les réponses des élèves comme donnée brute en ligne. Produit de l’élève exécutant. Traité par l’enseignant comme produit de remplissage d’une base de donnée.
Ces évaluations CP-CE1, un simple bachelier pourrait les faire passer : Tâche interchangeable ! Tout le monde peut faire passer ces évaluations. Et, il n’y a pas besoin d’être enseignant pour cela. Puisqu’il n’y a aucune élaboration d’outils, aucune réflexion sur les contenus, aucun retour sur production : Machine néolibérale ! Travail interchangeable ! Tâche vide de savoir faire. Vision gestionnaire ne cherchant qu’à produire de la statistique, de la donnée brute chiffrée, des marges : déficit, bénéfice, taux de réussite, taux d’échec. La seule nourriture de la gestion. L’élève : sujet exécutant ! Enseignant : sujet exécutant. Le cadre est posé dès le plus jeune âge.

2) Prenons les retraites :

Dans ce contexte, le gouvernement nous annonce la réforme des retraites avec un système dit : « Universel » ! Encore une fois, puisque le travailleur - dans la doxa néolibérale - est interchangeable, son régime de retraite doit être le même dans tout autre travail. Puisqu’il sera amené à passer facilement d’un secteur d’activité à un autre. Aucune expérience requise, aucun savoir faire. Exécutant de tâches !
Sa cotisation sera la même dans tous les métiers. Y compris dans l’enseignement. Et comme dans l’Éducation Nationale, l’enseignant⋅e ne tiendra pas jusqu’aux 65 ou 67ans qu’on lui promet. Il s’arrêtera avant (pour rappel, les Français partent en retraite avec 37ans de cotisation en moyenne, c’est la réalité tenace des statistiques, malgré l’empilement de reformes qui voudraient nous faire croire que l’on peut travailler toujours plus vieux). Alors, fatigué, cet enseignant, s’arrêtera quoi qu’il arrive, avec sa décote ! Et on l’orientera vers les compagnies d’assurance et les fonds d’investissements privés qui se chargeront de compléter son minimum vieillesse, ne parlons plus de pension. Promesse de 1000€. Merci monsieur Blanquer. Notre bon ministre n’a pas trop insisté sur ce point : pour une carrière complète, c’est à dire jusqu’à 67ans pour ceux qui seront nés dans les années 1990 et 2000.
A ce prix là, la motivation professionnelle se change en dévotion sacerdotale.

3) Prenons les contractuels.

Puisque les enseignants peuvent exécuter des tâches vides. Alors inutile de parler de statut de fonctionnaire. Des contractuels, des salariés : Jetables ! Interchangeables ! Exécutants ! Ils sont arrivés dans le primaire l’an dernier dans l’Allier avec la bonne excuse d’un problème de mobilité. Ils sont déjà là dans le secondaire, et ailleurs en France, depuis longtemps. Recrutement souple, versatile, des travailleurs comme variables d’ajustement au gré de effectifs, excédents ou déficits humains.
Dépossédé de leur outil et sans statut, on demanderait en échange à ces contractuels un devoir d’exemplarité, un respect de la laïcité, une obligation de moyen, un suivi soucieux de la réussite de chaque élève, une œuvre pour le bien commun, pour la République.
De nobles objectifs, de nobles visions, mais qu’en restera-t-il alors que le contrat ne court pas au-delà de l’été suivant ! L’enseignant contractuel n’est plus un fonctionnaire soucieux de sa mission pour le bien commun, il devient travailleur en concurrence avec d’autres travailleurs, tous inquiets de leurs propres précarités.

4) Prenons les dernières injonctions ministérielles.

Toujours dans la lignée de la pensée gestionnaire néolibérale. Ces injonctions ministérielles affluent.
- Le LSU : l’enseignant n’élabore plus, au sein de son équipe son propre bulletin scolaire : Matériel, support, format dépossédés !
- Méthode syllabique à brandir avec son petit livret orange : Méthode dépossédée !
- Succession frénétique et politisée de programmes : Contenu dépossédé !
- Formation professionnelle obligatoire en Français et en Maths sans souci du besoin réel : Méthodes et contenus dépossédés !
- Des APC seulement dévolus au langage et à la lecture, les élèves n’auraient donc plus de problème en maths. Contenu dépossédé !
Enseignant dépossédé. Il ne décide plus de ces méthodes et des dispositifs qui seraient adaptés au profil de sa classe.
A qui de décider, désormais ? Au ministère, gestionnaire managérial hiérarchique, il sait ce qui est bon pour l’enseignant. Loin du terrain, quitte à verser dans l’absurdité, on l’a vu avec les décharges exceptionnelles de direction imposées par le ministère. Leur utilité est loin d’être observée et elles auront perturbé les formations au niveau local. Les réalités de terrain n’existent pas, le gestionnaire décide.

5) Prenons le PPCR

Dans le PPCR la doxa néolibérale s’épanouit avec la création d’un grade supérieur : la classe exceptionnelle. Et la création de deux viviers pouvant prétendre à y accéder. Regardons les profils des deux viviers. En majorité, à qui est destiné ce grade exceptionnel ? Des gestionnaires ! Du moins des avatars : conseillers, coordonnateurs, profilés sur poste en tout genre… n’y cherchez pas les enseignants devant classe, ils ont disparu.
Le concours permanent est là. Concurrence néolibérale, les enseignants, bons élèves du système, les plus enthousiastes aux injonctions, les plus flexibles, adaptables, montent. Les autres stagnent. Compétition par les grades et promotion de la concurrence.
L’IEN devient manager, il remplit des cases, des compétences, un « capital » humain, il évalue la valeur de l’individu auto-entrepreneur de sa carrière. Certaines cases semblent vide de sens, pour le monde de l’enseignement, oui, mais pas pour la gestion néolibérale. Un enseignant devrait ne pas enseigner toute sa vie, expérience inutile, carrière mouvante, interchangeable. L’IEN remplit les cases, désigne le pourcentage, 30 %, la statistique des vainqueurs. Les autres, le commun avec avis satisfaisant, s’arrêtent là. Ceux qui montent sont « excellents ».

6)Prenons la disparition du paritarisme.

L’un des principes fondamentaux de la gestion néolibérale c’est avant tout de ne pas se confronter à l’avis du travailleur de terrain. Car sa gestion qui n’a pas pour but d’améliorer le travail, mais de créer un système instable de tâches simples et vides, afin d’exacerber la concurrence entre tous, cette organisation en apparence erratique, suscitera des critiques, des interrogations, voir des inquiétudes et des angoisses au sein du personnel (qui dans certains cas pousse le travailleur au pire, on pense à Orange, l’Office National des Forêts, Renault et malheureusement récemment dans l’Éducation Nationale…).
Ainsi pour éviter telle confrontation, il faut - et c’est formalisé – le moins possible, se voir interpellé par les travailleurs déstabilisés par ces désorganisations permanentes.
C’est là qu’arrive la réduction du paritarisme. En CAPD, fini le mouvement, fini les promotions.
La machine décide, mise en concurrence chiffrée pour les grades du PPCR (30 % de promus et d’avis excellents), mise en concurrence chiffrée des barèmes (mouvement intra et interdépartementaux), l’algorithme décide du reste (comme avec ParcourSup). La boite noire informatique qui donne le résultat algorithmique, dépossède l’humain. Seul demeure le droit à la réclamation individuelle. Finie la défense collective. Le syndicat devient consultant personnel juridique et avocat de raccroc. La défense collective et le contrôle de l’équité rangés au placard des vieilles lubies dépassées. La modernité est en marche. La commission devient un guichet d’enregistrement de plaintes individuelles. Service après vente d’une machine néolibérale. Avec quelle conséquence pour les personnels administratifs qui devront seuls faire face ?

Comment demander à des enseignants d’œuvrer pour le bien public, pour la collectivité, pour la Nation entière, quand l’individualisation permanente des rapports se ressert au sein de son Institution.

Reprocher ensuite aux enseignants de ne pas voir l’intérêt de l’Institution dans leurs choix de mobilités par exemple, et ne voir que leur petit intérêt personnel relève de l’hypocrisie. L’individualisme est conditionné avant tout : dans et par le travail.
La fin du paritarisme comme outil de défense des droits collectifs relève donc aussi de cette logique gestionnaire insidieuse, briser les regroupement, isoler les cas, faire des individus et non des collectifs. Organiser la concurrence de tous par tous.

Ainsi la vision portée par ceux qui transforment l’Éducation Nationale à marche forcée depuis maintenant des décennies est claire et d’essence néolibérale. Les fruits de cette gestion sont visibles sur le terrain dans bien des aspects de la vie professionnelle des enseignant⋅es et qui fait enfler une réelle souffrance au travail.

Elle ne s’arrêtera pas en si bon chemin, d’autres projets sont en attente :

  • Statut du directeur,
  • Recrutement contractuel des équipes,
  • Soumission hiérarchique du primaire au secondaire,
  • Gestion PAR la prime et l’évaluation,
  • Subvention grandissante du privé et appauvrissement des moyens du public…

Tout cela avec l’extrême soin de chefs de service, qu’on appelait à une époque les IA et qui sont devenus les DASEN, il n’y a pas que la dénomination qui a changé mais la vision même de leur rôle. Leur prime de 50 000€, comme dividende de la gestion, a été augmentée cette année, ne nous y trompons pas, voilà encore un autre signe que la gestion managériale poursuit, avec force, sa volonté de faire muter les mentalités du fonctionnariat, qu’ainsi tous les esprits soient reprogrammés au logiciel concurrentiel néolibéral.
Cette vision du monde, pour que demeure le bien public et la notion même de collectif, il faut savoir la repérer, partout et sous toutes les formes qu’elle pourra prendre.
Cette vision de l’humain n’est compatible ni avec l’idée collective du travail que SUD éducation défend, ni avec l’idée même de service publique et de bien commun que nous défendons. Encore moins avec celui de Démocratie.

Cette vision managériale gestionnaire néolibérale, nous devons la combattre.